La décision du gouvernement fédéral de porter sa cause sur la Loi sur les mesures d’urgence devant la Cour suprême a ravivé l’un des débats les plus controversés de l’histoire récente du Canada. Quatre ans après que le centre-ville d’Ottawa soit devenu un campement de protestation, la bataille juridique pour déterminer si le gouvernement a outrepassé son autorité continue d’évoluer. Cet appel représente la dernière chance du gouvernement de valider son invocation sans précédent de pouvoirs d’urgence pendant les manifestations du Convoi de la liberté.
Le cabinet du ministre de la Justice Sean Fraser a confirmé le dépôt de l’appel cette semaine. La porte-parole Lola Dandybaeva a souligné l’engagement du gouvernement à maintenir les outils qui protègent la sécurité publique lors de menaces graves. La déclaration était mesurée et prudente, évitant les commentaires détaillés étant donné que l’affaire se retrouve maintenant devant la plus haute cour du pays. Mais la décision de faire appel en dit long sur l’importance qu’Ottawa accorde à cette question constitutionnelle.
Deux tribunaux inférieurs se sont déjà prononcés contre la position du gouvernement. La Cour fédérale a initialement rejeté la déclaration d’urgence en 2024, jugeant qu’elle violait les droits garantis par la Charte. La Cour d’appel fédérale a confirmé cette décision en janvier dernier. Les deux tribunaux ont conclu que le gouvernement n’avait pas de motifs raisonnables de déclarer qu’une urgence nationale existait. C’est un seuil juridique important que la Loi sur les mesures d’urgence exige avant que de tels pouvoirs généraux puissent être déployés.
Je me souviens clairement de ces semaines du début de 2022. Le centre-ville d’Ottawa s’est transformé en quelque chose de méconnaissable. De gros camions bloquaient les rues autour de la Colline du Parlement pendant près de trois semaines. Le bruit constant des klaxons dérangeait les résidents qui tentaient de dormir, de travailler ou simplement de vivre leur vie. Plusieurs commerces locaux ont fermé leurs portes, incapables de fonctionner dans ce chaos. Certains manifestants ont harcelé des résidents portant des masques ou affichant des drapeaux arc-en-ciel.
Les manifestations visaient ostensiblement les restrictions sanitaires liées à la COVID-19. Mais elles ont attiré une coalition plus large de griefs contre le gouvernement de Justin Trudeau, alors premier ministre. Certains participants avaient des liens avec des mouvements d’extrême droite, ce qui a inquiété de nombreux observateurs. La manifestation ne se limitait pas à Ottawa non plus. Des camions ont bloqué des postes frontaliers critiques à Windsor et Coutts, perturbant des flux commerciaux valant des millions quotidiennement.
Le 14 février 2022, le gouvernement a invoqué la Loi sur les mesures d’urgence pour la première fois depuis qu’elle a remplacé la Loi sur les mesures de guerre en 1988. Les mesures temporaires accordaient des pouvoirs extraordinaires. Les autorités pouvaient réglementer ou interdire les rassemblements publics. Elles pouvaient désigner des zones sécurisées. Les banques ont reçu des directives pour geler les avoirs liés aux participants de la manifestation. Le soutien aux manifestants est devenu interdit en vertu des ordonnances d’urgence.
La Loi sur les mesures d’urgence établit des critères clairs pour son invocation. Une urgence nationale doit être urgente et critique. Elle doit être de nature temporaire. Elle doit mettre gravement en danger la vie, la santé ou la sécurité des Canadiens. La situation doit dépasser la capacité provinciale à gérer. Et elle ne peut être traitée efficacement par les lois existantes. Ces exigences ne sont pas des suggestions; ce sont des garde-fous juridiques contre les abus de pouvoir gouvernementaux.
La Cour d’appel fédérale a examiné si le gouvernement avait respecté ces seuils. Les juges ont analysé le libellé de la loi, son fondement constitutionnel et les preuves disponibles au moment de la décision. Leur conclusion était sans équivoque. Le gouvernement n’avait pas de motifs raisonnables de croire qu’une urgence nationale existait. La proclamation était déraisonnable et outrepassait l’autorité légale.
Les avocats du gouvernement ont soutenu que leur approche était ciblée, proportionnelle et limitée dans le temps. Ils ont maintenu que toutes les actions respectaient la Charte des droits et libertés. Les mesures ont effectivement mis fin aux manifestations relativement rapidement. La police a dégagé le centre-ville d’Ottawa quelques jours après l’invocation de la loi. Mais l’efficacité n’équivaut pas automatiquement à la légalité, comme les tribunaux l’ont maintenant statué deux fois.
Howard Sapers de l’Association canadienne des libertés civiles s’est réjoui de l’occasion de défendre ce qu’il a appelé une victoire historique pour les libertés civiles. Sa déclaration de mardi notait que deux tribunaux ont déjà jugé les actions du gouvernement illégales. L’association a été une critique persistante de la déclaration d’urgence depuis le début. Si la Cour suprême accepte d’entendre la cause, elle examinera des questions fondamentales sur le pouvoir gouvernemental en temps de crise.
La députée conservatrice Marilyn Gladu a qualifié cet appel de dernière minute de décevant. Sa déclaration critiquait le fait de dépenser l’argent des contribuables en frais juridiques alors que les Canadiens font face à des difficultés économiques. L’utilisation des banques alimentaires a atteint des niveaux records. L’inflation alimentaire demeure la plus élevée du G7. Gladu a caractérisé l’appel comme un gaspillage de ressources qui pourraient répondre à des besoins plus pressants.
Les dimensions politiques de cette affaire vont au-delà des détails techniques juridiques. L’opinion publique reste divisée sur les manifestations et la réponse du gouvernement. Certains Canadiens considéraient les manifestants comme des patriotes défendant la liberté. D’autres les voyaient comme des hors-la-loi tenant la capitale en otage. Le gouvernement faisait face à une pression intense pour agir de manière décisive. Mais une action décisive et une action légale ne sont pas toujours synonymes.
La Cour suprême décidera si elle entendra l’appel. Toutes les demandes d’autorisation ne sont pas accordées. Les juges sélectionnent des causes qui soulèvent des questions juridiques importantes ou qui nécessitent une clarification des principes constitutionnels. Cette affaire se qualifie certainement sur les deux plans. La Loi sur les mesures d’urgence a rarement été testée devant les tribunaux parce qu’elle est rarement utilisée.
En marchant dans le centre-ville d’Ottawa aujourd’hui, on ne devinerait jamais qu’il a déjà été paralysé par des véhicules de protestation. Les rues sont revenues à la normale il y a des années. Mais les questions constitutionnelles persistent. Quand les gouvernements peuvent-ils invoquer des pouvoirs extraordinaires? Quel seuil d’urgence justifie la suspension des processus juridiques normaux? Comment les tribunaux équilibrent-ils la sécurité publique et les libertés civiles?
Ce ne sont pas des débats académiques abstraits. Ils affectent la façon dont les futurs gouvernements réagiront aux crises. Ils façonnent la relation entre l’autorité de l’État et les droits individuels. Ils déterminent si les pouvoirs d’urgence demeurent des exceptions rares ou deviennent des outils normalisés de gouvernance. Le jugement éventuel de la Cour suprême, si elle entend la cause, fournira des orientations qui survivront à n’importe quelle manifestation ou pandémie.
Le gouvernement croit clairement que ses actions étaient justifiées et veut que la plus haute cour le confirme. Deux défaites devant des tribunaux inférieurs n’ont pas ébranlé cette conviction. Reste à savoir si la Cour suprême validera cette confiance ou confirmera les jugements antérieurs. Ce qui est certain, c’est que cette saga juridique entourant ces semaines chaotiques de 2022 n’est pas encore terminée.