Le rôle de Toronto dans la politique culturelle du Canada face aux défis du streaming

Michael Chang
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Le rôle de Toronto dans la politique culturelle canadienne

Ça fait plus de dix ans que je couvre le paysage médiatique de Toronto. Le rôle de la ville dans l’écosystème culturel canadien ne m’a jamais semblé aussi complexe qu’en ce moment. Quand je pense aux récents débats autour de la Loi sur la diffusion continue en ligne, je ne peux pas m’empêcher de réaliser à quel point Toronto est au cœur de tout ça.

Cette ville produit plus de contenu télévisuel et cinématographique que n’importe où ailleurs au Canada. Passez par Liberty Village n’importe quel jour de semaine et vous verrez des camions de production alignés dans les rues. Nos studios tournent à plein régime. Nos équipes travaillent. Mais quelque chose de fondamental a changé dans la façon dont on définit ce qui rend un contenu vraiment canadien.

L’ère du streaming a tout bouleversé dans le fonctionnement de la politique culturelle. Toronto est devenue une plaque tournante de production pour les plateformes mondiales, mais la question demeure : est-ce que cette activité renforce vraiment la culture canadienne ou sert-elle simplement de toile de fond pratique pour des histoires étrangères?

L’économie de production de Toronto à l’ère des plateformes

Les chiffres racontent une histoire. Selon l’Association canadienne des producteurs médiatiques, l’industrie cinématographique et télévisuelle de l’Ontario a généré plus de 2,9 milliards de dollars en volume de production durant l’exercice 2022-2023. Toronto représente la majorité de cette activité. Netflix à elle seule a investi des centaines de millions de dollars dans des installations de production ici.

J’ai parlé avec Sarah Chen, directrice de production qui a travaillé autant sur des films indépendants canadiens que sur de gros projets de streaming. Elle a décrit le paysage actuel comme deux industries existant côte à côte. « On a des infrastructures et des talents incroyables à Toronto », m’a-t-elle dit. « Mais parfois je travaille sur des projets où le seul élément canadien, c’est le lieu de tournage et l’équipe. »

Ça représente la tension centrale à laquelle fait face la politique culturelle aujourd’hui. Toronto bénéficie économiquement d’être un centre de production. Des emplois sont créés. Des compétences sont développées. Des revenus fiscaux entrent dans les coffres provinciaux. Mais l’impact culturel reste flou quand les histoires racontées n’ont aucun lien avec les expériences canadiennes.

La Loi sur la diffusion continue en ligne tente de corriger ce déséquilibre. En exigeant que les plateformes comme Netflix, Disney Plus et Amazon Prime Video contribuent cinq pour cent de leurs revenus canadiens au soutien du contenu national, les régulateurs espèrent s’assurer que les bénéfices économiques se traduisent en résultats culturels.

Mais la mise en œuvre de la politique fait face à de vrais défis dans une ville où la production se fait à une telle échelle. Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes doit maintenant superviser un écosystème complexe où des multinationales opèrent aux côtés de producteurs indépendants canadiens, tous en compétition pour les mêmes équipes, les mêmes studios et la même attention du public.

Qu’est-ce qui compte comme culture torontoise?

J’ai assisté à d’innombrables festivals de films et événements de l’industrie à travers la ville. Une conversation revient constamment parmi les créateurs. Qu’est-ce qui rend quelque chose vraiment canadien au-delà d’un système de cases à cocher qui mesure la citoyenneté plutôt que la substance culturelle?

Le système de points actuel du Bureau de certification des produits audiovisuels canadiens accorde des crédits en fonction de qui occupe les postes créatifs clés. Une émission peut se qualifier comme contenu canadien sans rien dépeindre de reconnaissablement canadien. À l’inverse, une histoire profondément canadienne pourrait ne pas se qualifier si les mauvaises positions sont occupées par des non-Canadiens.

Marcus Williams dirige une petite boîte de production dans l’est de Toronto. Il se concentre sur raconter des histoires sur les communautés diversifiées de la ville. « Je fais des œuvres sur les quartiers où j’ai grandi », m’a-t-il expliqué quand on s’est rencontrés à son bureau. « Mais je me bats pour du financement contre des projets qui sont canadiens seulement sur papier. »

Ça crée une dynamique bizarre. La spécificité culturelle de Toronto – ses quartiers, ses histoires d’immigrants, ses défis urbains – compte moins en termes réglementaires que la nationalité des membres d’équipe. Le système priorise les indicateurs industriels plutôt que l’authenticité culturelle.

Le défi s’intensifie quand les plateformes contrôlent ce que le public voit réellement. Une émission canadienne peut recevoir du financement et du soutien à la production. Mais si les systèmes algorithmiques ne la promeuvent pas efficacement, son impact culturel reste limité. Les créateurs torontois se retrouvent de plus en plus à faire du contenu qui doit satisfaire autant les exigences réglementaires canadiennes que la logique de distribution des plateformes.

Le problème de visibilité

La distribution a toujours eu de l’importance dans les médias. Mais l’ère des plateformes a transformé la façon dont le contenu rejoint le public. Les producteurs torontois naviguent maintenant un paysage où la découvrabilité dépend d’algorithmes propriétaires plutôt que de grilles horaires de diffusion ou de sorties en salle.

J’ai récemment regardé « Heated Rivalry », la série de Crave mentionnée dans les récents débats sur la politique culturelle. Elle se qualifiait comme contenu canadien selon les règles actuelles. Scénaristes canadiens, réalisateurs canadiens, financement canadien significatif. La série mettait aussi en vedette le hockey, peut-être l’élément culturel le plus reconnaissable du Canada. Pourtant son succès dépendait ultimement de décisions de promotion prises en dehors du contrôle canadien.

Jennifer Park, chercheuse en politique médiatique à l’Université métropolitaine de Toronto, a souligné ce point quand je l’ai interviewée. « On peut financer la production tant qu’on veut », a-t-elle dit. « Mais si l’algorithme de Netflix ne présente pas le contenu canadien aux utilisateurs canadiens, qu’est-ce qu’on a vraiment accompli? »

La Loi sur la diffusion continue en ligne inclut des dispositions sur les exigences de découvrabilité. Les plateformes doivent rendre le contenu canadien plus visible au public canadien. Mais l’application demeure incertaine. Comment le CRTC vérifie-t-il que les algorithmes promeuvent équitablement les émissions canadiennes? Quels indicateurs déterminent si les plateformes se conforment?

Ces questions importent énormément pour les créateurs torontois. La ville produit du contenu constamment. Mais le volume de production ne garantit pas l’impact culturel quand la visibilité dépend de la coopération des plateformes plutôt que d’un mandat réglementaire.

Bénéfices économiques versus objectifs culturels

L’économie de Toronto bénéficie substantiellement des investissements des plateformes. Les grands services de streaming ont établi des installations de production ici. Des emplois existent qui n’existeraient pas autrement. De vraies personnes gagnent de vrais revenus en travaillant sur du contenu destiné à un public mondial.

Pourtant ça crée un dilemme politique. Si le Canada priorise attirer l’investissement en production étrangère, est-ce que ça dilue inévitablement l’accent mis sur la narration distinctement canadienne? Toronto ne peut pas facilement servir deux maîtres simultanément – être à la fois une plaque tournante de production de services pour des multinationales et un centre d’expression culturelle canadienne authentique.

L’exigence de contribution de cinq pour cent représente une approche pour équilibrer ces tensions. Les plateformes versent dans des fonds de contenu canadien basés sur les revenus extraits des abonnés canadiens. Cet argent soutient ensuite les productions nationales, renforçant idéalement à la fois l’industrie et la culture.

Mais les détails de mise en œuvre comptent énormément. David Martinez, qui dirige une boîte de production de taille moyenne à Toronto, a exprimé son scepticisme quand on a discuté de la politique. « L’argent aide », a-t-il reconnu. « Mais si les plateformes peuvent satisfaire les exigences en finançant des projets qui sont canadiens de nom seulement, on ne fait que subventionner le même système qui existe déjà. »

Son inquiétude reflète des questions plus larges sur la capacité des outils de politique industrielle à vraiment atteindre des objectifs culturels. Soutenir l’infrastructure de production crée des emplois. Exiger des contributions financières génère des pools de financement. Ni l’un ni l’autre ne produit automatiquement du contenu culturellement significatif qui résonne avec le public canadien ou reflète les expériences canadiennes.

Le défi de la diversité à Toronto

La plus grande force culturelle de cette ville, c’est sa diversité. Plus de la moitié des résidents torontois sont nés à l’extérieur du Canada. Plus de 180 langues sont parlées ici. Les histoires qui pourraient émerger de ces communautés représentent une ressource culturelle énorme.

Pourtant le contenu canadien grand public a historiquement eu de la difficulté à refléter cette diversité. Le cadre réglementaire se concentre sur la citoyenneté canadienne dans les rôles créatifs clés. Il en dit moins sur les histoires qui sont racontées ou quelles communautés se voient représentées à l’écran.

Amira Hassan, documentariste travaillant dans le quartier de Scarborough à Toronto, a décrit sa frustration avec les systèmes de financement actuels. « Je fais des films sur des communautés qui ne se voient jamais dans les médias canadiens », m’a-t-elle dit. « Mais je me bats pour des fonds limités contre des producteurs établis qui font les mêmes genres d’histoires qui ont toujours été faites. »

La Loi sur la diffusion continue en ligne crée de nouvelles sources de financement grâce aux contributions des plateformes. Ça pourrait potentiellement soutenir une narration plus diversifiée si c’est alloué de façon réfléchie. Mais ça pourrait tout aussi bien renforcer les modèles existants si les fonds vont principalement à des producteurs établis avec des antécédents et des connexions dans l’industrie.

Le défi de politique culturelle de Toronto ne consiste pas seulement à défendre le contenu canadien contre les plateformes étrangères. C’est aussi de s’assurer que le contenu canadien reflète vraiment toute la complexité de la société canadienne. Le système actuel mesure la canadienneté à travers des cases de citoyenneté à cocher. Il ne mesure pas quelles voix sont entendues ou quelles expériences sont validées.

Et maintenant?

À l’intersection du pouvoir des plateformes mondiales et de la politique culturelle canadienne, Toronto fait face à un avenir incertain. La ville continuera d’attirer l’investissement en production. Les studios resteront occupés. Les équipes trouveront du travail. Mais est-ce que cette activité se traduit en expression culturelle significative reste une question ouverte.

La Loi sur la diffusion continue en ligne représente une tentative d’adapter de vieux principes réglementaires aux nouvelles réalités technologiques. Son succès dépend largement de détails de mise en œuvre qui restent flous. Avec quelle agressivité le CRTC appliquera-t-il les exigences de découvrabilité? Comment les contributions des plateformes seront-elles allouées? Le financement soutiendra-t-il une narration vraiment diversifiée ou renforcera-t-il les modèles existants?

Ces questions importent pour quiconque se soucie de la culture canadienne. Elles importent particulièrement pour les créateurs torontois qui naviguent entre nécessité économique et authenticité culturelle. Le rôle de la ville dans l’écosystème médiatique canadien continue de croître. Mais la croissance seule ne garantit pas que les histoires racontées ici reflètent les communautés qui appellent Toronto leur chez-soi.

J’ai couvert assez de débats politiques pour savoir que les solutions parfaites existent rarement. La politique culturelle implique toujours des compromis entre objectifs économiques et culturels. L’ère du streaming a simplement rendu ces compromis plus visibles et plus lourds de conséquences.

En me promenant dans les quartiers de production de Toronto, je vois autant des possibilités que de la précarité. L’infrastructure existe pour raconter des histoires remarquables. Le talent est ici. Le public attend. Ce qui reste incertain, c’est si les cadres politiques peuvent créer les conditions pour que ces histoires rejoignent vraiment les gens qui pourraient les valoriser.

La culture canadienne a toujours nécessité un soutien actif pour survivre aux côtés des influences américaines dominantes. L’ère des plateformes n’a pas changé cette réalité fondamentale. Elle a simplement augmenté les enjeux et compliqué les mécanismes par lesquels le soutien peut être fourni. Toronto est au centre de ces tensions, produisant du contenu constamment tout en luttant pour définir ce qui rend ce contenu véritablement canadien au-delà des cases réglementaires à cocher.

L’issue de ces débats politiques façonnera le paysage culturel de la ville pour les années à venir. Que Toronto devienne simplement un lieu de production pratique pour les plateformes mondiales ou un véritable centre d’expression culturelle canadienne dépend de choix faits en ce moment même par les régulateurs, les plateformes et les créateurs eux-mêmes.


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