J’ai observé de la fenêtre de mon appartement ce matin alors que des groupes d’étudiants descendaient la rue Saint-Denis avec des pancartes faites maison. Leurs voix montaient dans l’air frais de mars. C’est Montréal en mode protestation, un rythme familier dans le pouls de notre ville.
Plus de 55 000 étudiants de cégeps et d’universités à travers le Québec ont débrayé cette semaine. Ils réclament un meilleur financement pour l’éducation. La grève s’étend du 23 au 27 mars, organisée par la Coalition de résistance pour l’unité étudiante syndicale, connue sous le nom de CRUES.
Je couvre les mouvements étudiants à Montréal depuis presque deux décennies maintenant. Celui-ci semble différent. Il y a un désespoir tranquille sous les slogans. Ce ne sont pas juste des étudiants fâchés contre des hausses de frais de scolarité. Ils se battent contre ce qu’ils appellent la lente décrépitude de leurs institutions.
Le gouvernement provincial a annoncé une augmentation de 2,4 pour cent dans les dépenses en éducation pour le budget 2026-27. Ça semble raisonnable jusqu’à ce qu’on creuse plus profond. L’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, ou IRIS, a calculé que l’éducation a en fait besoin d’une hausse de 3,8 pour cent juste pour suivre l’augmentation des coûts. Cet écart peut sembler petit sur papier. En réalité, ça se traduit par des bâtiments qui s’effondrent et des services de soutien qui disparaissent.
Elki Mercier coordonne la CRUES et a parlé franchement de la situation. « Bien que le gouvernement n’ait pas ouvertement attaqué l’enseignement postsecondaire, il l’a clairement laissé pourrir depuis des années », a déclaré Mercier dans un communiqué de presse lundi. Ce choix de mots m’a frappé. Pourrir. C’est viscéral et inconfortable. C’est aussi exact selon plusieurs étudiants avec qui j’ai jasé autour d’un café ces dernières semaines.
En me promenant sur le campus de Concordia la semaine passée, j’ai remarqué la peinture qui pèle dans les corridors. Des labos informatiques désuets. Des espaces d’étude bondés avec des meubles brisés. Ce ne sont pas des catastrophes dramatiques. C’est l’accumulation d’années d’entretien différé et de gels d’embauche. La mort par mille compressions budgétaires, comme me l’a dit un étudiant.
Les gels d’embauche ont particulièrement touché les services aux étudiants. Moins de conseillers signifient des temps d’attente plus longs pour le soutien en santé mentale. Le personnel réduit dans les bureaux d’aide financière crée des embouteillages. Les conseillers pédagogiques jonglent avec des charges de travail impossibles. Les étudiants internationaux, qui paient des frais considérablement plus élevés, trouvent souvent le moins de soutien disponible quand ils en ont le plus besoin.
Je suis passé au campus de l’Université de Montréal hier après-midi. Un groupe d’étudiants avait installé des tables d’information près de la bibliothèque principale. Une jeune femme, étudiante en sociologie de troisième année, a expliqué sa frustration. Elle paie près de 3 000 $ par session en frais et coûts accessoires. Pourtant, l’ordinateur dont elle a besoin pour sa recherche de thèse plante sans arrêt. Le centre d’aide à la rédaction dont elle dépend a réduit ses heures. Ses profs, surmenés et en sous-effectif, ont du mal à fournir des commentaires significatifs.
Le programme d’aide financière aux études, ou AFE, est devenu un point de tension particulier. La CRUES soutient que les bourses fournies ne couvrent pas les dépenses de base. Dans une ville où le loyer continue de grimper et les factures d’épicerie choquent même les résidents de longue date, les étudiants se retrouvent à choisir entre les manuels et les repas.
L’insécurité alimentaire chez les étudiants n’est plus un enjeu périphérique. Les banques alimentaires sur les campus signalent une demande accrue à chaque session. J’en ai visité une dans un cégep sur le Plateau le mois dernier. Les étagères avaient l’air clairsemées. La coordonnatrice m’a dit qu’ils servent deux fois plus d’étudiants qu’il y a trois ans. Plusieurs viennent de familles de classe moyenne qui n’auraient jamais imaginé avoir besoin de ce genre d’aide.
Naïma Le Nédic, coordonnatrice interne de la CRUES, a averti que la grève de cette semaine pourrait n’être qu’un début. « Les étudiants vont continuer d’escalader leurs moyens de pression, qui pourraient aller jusqu’à une grève générale illimitée », a dit Le Nédic. Elle a ajouté quelque chose qui résonne avec la mémoire politique de Montréal. « On refuse de négocier notre propre appauvrissement, peu importe le parti politique au pouvoir. »
Cette déclaration rappelle le Printemps érable de 2012, quand les manifestations étudiantes ont paralysé la ville pendant des mois. J’ai couvert ces manifestations aussi. Les carrés rouges épinglés aux vestes sont devenus des symboles de résistance. Les manifs nocturnes ont transformé le centre-ville en un battement de dissidence. Le mouvement actuel n’a pas encore atteint cette intensité. Mais l’infrastructure est là. Les réseaux organisationnels. La mémoire collective.
Lundi soir, la CRUES a planifié un grand rassemblement à Montréal. Ces rassemblements servent plusieurs objectifs au-delà de la visibilité. Ils construisent la solidarité à travers différents campus et divisions linguistiques. Ils permettent aux étudiants des cégeps francophones et des universités anglophones de reconnaître leurs luttes partagées. Dans le Montréal bilingue, cette unité porte un poids particulier.
La réponse du gouvernement jusqu’à maintenant a été modérée. Les officiels pointent vers l’augmentation budgétaire comme preuve d’engagement envers l’éducation. Ils soulignent d’autres priorités qui compétitionnent pour des fonds limités. La santé, les infrastructures, les initiatives climatiques. Toutes des préoccupations légitimes. Toutes des excuses inadéquates quand les salles de cours coulent et que les étudiants ont faim.
J’ai parlé avec une professeure à McGill qui a demandé de rester anonyme. Elle a décrit le préjudice moral de regarder ses étudiants se débattre. Des esprits brillants limités non par l’habileté mais par les circonstances. Des projets de recherche abandonnés parce que l’équipement de labo brise. Des étudiants aux cycles supérieurs qui retardent leurs diplômes parce qu’ils ne peuvent pas se permettre une autre session avec des allocations au niveau de la pauvreté.
L’argument économique pour investir dans l’éducation semble évident. Le Québec a besoin de travailleurs éduqués pour son secteur technologique en croissance. Pour ses industries créatives. Pour la santé et les services sociaux qui font face à des pressions démographiques. Économe en petites choses, prodigue en grandes, comme on dit. Ou comme on pourrait dire en anglais, penny-wise, pound-foolish.
Mais cette grève ne concerne pas vraiment l’économie, du moins pas entièrement. C’est une question de dignité. Du contrat social entre une société et ses jeunes. De savoir si on valorise l’éducation comme un bien public ou si on tolère sa privatisation graduelle par la négligence.
En revenant à pied dans le centre-ville après le rassemblement, j’ai remarqué combien de vitrines ont fermé récemment. Combien de pancartes « à louer » parsèment le boulevard. Montréal change rapidement. Les étudiants craignent que leurs institutions soient laissées pour compte, s’effondrant pendant que de nouvelles tours de condos s’élèvent autour d’eux.
La grève d’une semaine va finir vendredi. Les cours vont reprendre. Mais les enjeux sous-jacents restent non résolus. Les gels d’embauche continuent. Les bâtiments continuent de se détériorer. Les bourses restent inadéquates. À moins que quelque chose change au niveau provincial, l’avertissement de Le Nédic concernant une grève illimitée pourrait devenir réalité.
J’ai appris au fil des années de journalisme que les manifestations révèlent ce qu’une société valorise. Ce pour quoi elle est prête à se battre. Ces 55 000 étudiants en grève cette semaine se battent pour plus que leurs propres intérêts. Ils défendent une idée d’éducation publique accessible et de qualité qui a défini le Québec pendant des générations.
Reste à savoir si quelqu’un au pouvoir écoute.