L’air printanier d’Edmonton charrie quelque chose de plus lourd que d’habitude cette semaine. C’est le poids d’une question à 20 milliards de dollars qui plane sur le paysage politique albertain.
La première ministre Danielle Smith et le premier ministre Mark Carney travaillent sur quelque chose d’envergure. Ils appellent ça une « grande entente » énergétique. Les deux dirigeants ont signé une entente préliminaire en novembre dernier. Ils ont promis aux Albertains une entente finale d’ici le 1er avril. Cette échéance leur colle maintenant aux talons.
Ce n’est pas juste une autre poignée de main politique. Plusieurs observateurs y voient la tentative la plus importante depuis des décennies pour réparer la relation brisée entre le secteur énergétique albertain et le gouvernement fédéral. Pour les travailleurs du pétrole et du gaz à travers notre province, ça représente l’espoir d’une production accrue et de nouveaux pipelines.
Mais il y a un hic. Un méchant gros.
L’entente dépend en partie de la construction de quelque chose qu’on appelle le réseau de captage de carbone Pathways. Ce système proposé récupérerait le dioxyde de carbone provenant d’au plus 13 installations des sables bitumineux près de Fort McMurray. Ensuite, il transporterait ce CO2 sur environ 400 kilomètres vers le sud jusqu’à Cold Lake. Là, les émissions seraient pompées en profondeur dans des formations rocheuses souterraines.
L’ampleur est à couper le souffle. On parle de capturer 12 millions de tonnes de dioxyde de carbone chaque année. Rien de tel n’existe nulle part ailleurs dans le monde.
Ça fait des années que je couvre la scène énergétique d’Edmonton. J’ai vu d’innombrables projets annoncés en grande pompe pour ensuite disparaître tranquillement. Celui-ci donne une impression différente à cause des chiffres purs et simples.
La facture ne cesse de grimper. Les estimations initiales plaçaient les coûts de construction autour de 16 milliards de dollars. Maintenant, l’Alliance des sables bitumineux, le groupe industriel derrière Pathways, dit que ça va coûter 20 milliards ou plus. C’est milliards avec un M.
C’est ici que ça devient inconfortable pour les contribuables. Les compagnies des sables bitumineux disent qu’elles ne peuvent pas porter ce fardeau toutes seules. Elles veulent que les gouvernements couvrent 75 pour cent des coûts de construction. Ça veut dire qu’Ottawa et l’Alberta devraient sortir environ 15 milliards en argent public.
Keith McLaughlin travaille comme associé chez New West Public Affairs à Calgary. Il suit ce dossier de près. « L’ampleur de ça est beaucoup, beaucoup plus grande que tout ce qui a été proposé dans n’importe quelle autre juridiction », a-t-il dit aux journalistes récemment.
Smith a reconnu la semaine dernière que l’échéance de mercredi ne sera probablement pas respectée. Elle espère une entente finale d’ici quelques semaines. Carney a confirmé mardi après-midi qu’il faut tempérer les attentes.
La première ministre fait face à une vraie pression politique ici. Certains électeurs se demandent pourquoi elle négocie avec Ottawa, point. D’autres au sein de son propre caucus questionnent si dialoguer avec le fédéral va donner quelque chose de valable. Smith doit prouver que cette approche peut livrer des résultats.
« Il y a beaucoup d’avantages politiques ici pour la première ministre », a expliqué McLaughlin. « Ils ont mis beaucoup en jeu, c’est sûr, mais ils sont confiants qu’ils vont être capables de réussir. »
Les enjeux vont au-delà de Pathways lui-même. Smith veut un nouveau pipeline pétrolier vers la côte Ouest. Carney a exprimé son appui à cette idée. Mais le protocole d’entente inclut un libellé spécifique. Il stipule que faire entrer Pathways dans sa première phase de développement est une « condition préalable » avant qu’un nouveau pipeline de bitume soit approuvé.
Pas de progrès sur Pathways? Pas de pipeline. C’est aussi simple que ça.
Les compagnies des sables bitumineux elles-mêmes semblent étonnamment peu enthousiastes. Elles ont répété que le captage de carbone ajoute des coûts sans ajouter de compétitivité. D’autres pays producteurs de pétrole ne font pas face à ces exigences. Le dioxyde de carbone n’a essentiellement aucune valeur marchande en ce moment. Les compagnies ne peuvent pas faire d’argent avec le CO2 qu’elles capturent et stockent.
En février, le groupe industriel a fait un changement révélateur. Ils ont abandonné le nom « Alliance Pathways ». Maintenant, ils s’appellent « l’Alliance des sables bitumineux ». Le changement de marque suggère des priorités changeantes.
L’alliance n’a pas répondu aux questions directes des journalistes. Ils ont émis une déclaration générale disant que Pathways aiderait à faire du Canada un « fournisseur de choix mondial pour répondre à la demande pétrolière continue prévue ». Le langage semblait soigneusement choisi et notamment retenu.
Pathways a émergé en 2021 durant les années Trudeau. À cette époque, les réglementations environnementales fédérales se resserraient. Les taxes sur le carbone augmentaient. Un plafond d’émissions sur la production des sables bitumineux était en discussion. Le captage de carbone semblait être une façon d’augmenter la production tout en réduisant les émissions.
Le monde a changé depuis. Heather Exner-Pirot est conseillère spéciale au Conseil canadien des affaires. Elle a vu les vents politiques changer radicalement.
« Pathways a été créé à une époque où la politique climatique était une menace existentielle », a-t-elle dit. « Et maintenant, ce n’est évidemment pas un enjeu de premier plan pour les électeurs. Maintenant, c’est vraiment : construire, élargir, produire plus, être une superpuissance énergétique. »
Ce changement crée une situation gênante. L’industrie a proposé Pathways quand la pression environnementale était intense. Maintenant, cette pression s’est un peu relâchée. Pourtant, ils demandent encore des milliards en soutien des contribuables pour un projet conçu pour répondre au climat politique d’hier.
Exner-Pirot souligne une autre vérité inconfortable. Le projet manque d’une circonscription évidente parmi les électeurs qui finiraient par le payer.
« C’est qui, le groupe démographique qui veut ça? » a-t-elle demandé. « À droite, ils ne seront pas impressionnés par les 20 milliards de dépenses gouvernementales pour le captage de carbone. Et à gauche, ils pensent aussi que c’est du gaspillage parce que ça soutient la production de combustibles fossiles. »
J’ai pris un café avec des Edmontoniens de tout le spectre politique dernièrement. Cette évaluation sonne juste. Mes amis conservateurs rechignent devant les dépenses gouvernementales massives. Mes amis progressistes questionnent le fait de subventionner l’infrastructure des combustibles fossiles. Trouver des partisans enthousiastes demande un vrai effort.
Les deux paliers de gouvernement ont déjà engagé un soutien significatif. Ottawa offre des crédits d’impôt couvrant jusqu’à 50 pour cent des coûts d’immobilisation admissibles. L’Alberta ajoute un autre crédit d’impôt de 12 pour cent. Ensemble, c’est 62 pour cent des dépenses de construction potentiellement couvertes par les fonds publics.
L’industrie des sables bitumineux dit que ce n’est pas assez. Ils poussent encore pour ce seuil de 75 pour cent.
Au-delà des coûts de construction, il y a la question des opérations courantes. Les installations de captage de carbone ont aussi besoin de soutien financier après leur construction. Ottawa a créé quelque chose qu’on appelle des « contrats sur différence carbone ». Ces garanties appuyées par le gouvernement assurent que les compagnies reçoivent un prix fixe pour chaque tonne de CO2 qu’elles stockent sous terre.
Le gouvernement fédéral a déjà mis de côté 7 milliards de dollars pour ces contrats à travers le Fonds de croissance du Canada. Les observateurs de l’industrie disent que des milliards de plus seront nécessaires pour couvrir les pertes opérationnelles à long terme.
En me promenant au centre-ville d’Edmonton ces dernières semaines, j’ai remarqué que l’ambiance changeait. Les gens portent attention à cette entente d’une façon qu’ils ne le font pas habituellement avec les négociations fédérales-provinciales. L’énergie reste centrale à notre identité provinciale. Ce qui arrive avec cet accord va façonner l’avenir économique de l’Alberta pour des décennies.
L’échéance du 1er avril est essentiellement manquée maintenant. Smith et Carney achètent du temps en parlant de finaliser les détails « dans les prochaines semaines ». Si ces semaines se transforment en mois ou si l’entente s’effondre complètement reste à voir.
Ce qui est clair, c’est que les Albertains méritent des réponses franches sur ce que ce projet va coûter et qui va payer. Vingt milliards de dollars, c’est du vrai argent. Demander aux contribuables de couvrir la majeure partie de ça pour la réduction d’émissions du secteur privé mérite un débat public sérieux.
La grande entente pourrait encore se concrétiser. Smith croit clairement que ça vaut la peine de poursuivre. Mais le fardeau financier massif de Pathways jette une longue ombre sur tout. Cette ombre s’étend bien au-delà du bureau de la première ministre à Edmonton, pour atteindre le portefeuille de chaque contribuable canadien.