La lumière du matin filtrait à travers les vitraux alors que des familles se rassemblaient dans une salle de Montréal samedi dernier. Elles venaient honorer trois Québécois qui ont traversé un océan pour combattre dans la guerre d’un autre peuple. Deux d’entre eux ne sont jamais revenus.
Jean-François Ratelle avait trente-huit ans quand il est mort sur le sol ukrainien en 2024. Le natif de Joliette avait parcouru des milliers de kilomètres depuis sa ville natale. Émile-Antoine Roy-Sirois, un Montréalais, n’avait que trente et un ans quand il est tombé en juillet 2022. La guerre venait à peine de commencer quand il a donné sa vie.
J’ai couvert bien des cérémonies dans cette ville au fil des ans. Celle-ci était différente. Le poids de la perte pesait lourd dans l’air. Des familles se tenaient là où leurs fils et leurs frères auraient dû se tenir. Elles ont accepté des médailles au nom d’hommes qui ont fait des choix que la plupart d’entre nous ne peuvent pas comprendre.
La Médaille du sacrifice ukraino-canadienne reconnaît les Canadiens tués ou blessés en servant avec les forces armées ukrainiennes. La Russie a lancé son invasion à grande échelle en février 2022. Ça fait maintenant plus de quatre ans que ce conflit dure. La guerre s’enlise pendant que Montréal continue ses rythmes quotidiens de boulot et de trajets en métro.
Marie-France Sirois a accepté la médaille de son fils avec une grâce que je ne peux pas imaginer posséder. « Y’a pas de mots pour dire à quel point je suis fière », a-t-elle dit. Qu’est-ce qu’on dit quand son enfant meurt en se battant pour des principes qu’on lui a appris à défendre? La fierté et le chagrin deviennent des jumeaux inséparables.
Denis Perrier se tenait parmi les honorés, un des chanceux qui ont survécu. Il avait cinquante-cinq ans quand il a pris sa décision d’y aller. La plupart des hommes de son âge pensent à la planification de la retraite ou aux fins de semaine au chalet. Perrier a pensé à son devoir et a choisi autrement.
« Faque j’ai vu que la guerre peut détruire des familles pis tuer des enfants, tuer du monde », a expliqué Perrier. Ses mots portaient le poids de quelqu’un qui a été témoin d’horreurs de ses propres yeux. Il a été blessé pendant son déploiement et a passé dix jours dans un hôpital ukrainien. Il est revenu changé, comme tous les soldats.
En marchant dans les quartiers de Montréal, on ne saurait jamais que certains des nôtres se battent outre-mer. Les bistros restent occupés sur Saint-Laurent. Des couples se promènent dans le Vieux-Montréal en prenant des selfies. La vie continue ses patterns habituels pendant que des volontaires de notre province servent dans des tranchées à des continents d’ici.
Personne ne sait exactement combien de soldats québécois se battent actuellement en Ukraine. La nature du service étranger volontaire rend le suivi impossible. Ces hommes et ces femmes ne sont pas déployés par les canaux militaires canadiens officiels. Ils prennent des décisions individuelles de joindre directement les forces armées ukrainiennes.
Michael Shwec est président du Conseil provincial du Québec du Congrès ukraino-canadien. Il a exprimé sa gratitude envers les volontaires qui ont tout risqué pour une nation qui n’est techniquement pas la leur. « Les valeurs des Ukrainiens et les valeurs des Québécois sont très, très semblables », a dit Shwec pendant la cérémonie.
Il a raison à propos de ces valeurs partagées. Le Québec a toujours eu une relation compliquée avec les questions d’identité et de souveraineté. On comprend ce que ça veut dire de se battre pour la survie culturelle. On connaît l’importance de la langue et de l’autodétermination.
« Ils valorisent la vie, ils valorisent la famille, pis ils sont prêts à se battre pour ça », a continué Shwec. Ces mots ont résonné dans une salle remplie de gens qui avaient sacrifié des membres de leur famille pour exactement ces principes.
La communauté ukrainienne de Montréal a des racines profondes, particulièrement dans des quartiers comme Rosemont et Villeray. J’ai couvert leurs festivals culturels et leurs rassemblements d’église depuis des années. Depuis février 2022, ces rassemblements ont pris une nouvelle urgence. Ce qui était de la préservation culturelle est devenu un soutien actif pour une patrie assiégée.
La cérémonie de samedi a réuni différents fils de l’identité montréalaise. Des Québécois francophones et des Ukraino-Canadiens ont partagé l’espace et le deuil. La tradition militaire a rencontré la solidarité civile. La reconnaissance officielle a rencontré le deuil privé.
La famille de Ratelle a reçu sa médaille en sachant qu’il est mort en croyant en quelque chose de plus grand que lui-même. La mère de Roy-Sirois a serré l’honneur de son fils contre son cœur. Perrier se tenait debout comme preuve vivante que certains survivent à ces choix, même si la survie porte ses propres fardeaux.
C’étaient pas des soldats professionnels qui suivaient des ordres d’Ottawa. C’étaient des volontaires qui ont vu l’injustice et ont décidé qu’ils ne pouvaient pas rester chez eux. Ça rend leur sacrifice simultanément plus remarquable et plus tragique. Personne ne les a forcés à y aller. La conscience seule a guidé leurs décisions.
Le Congrès ukraino-canadien a travaillé pour s’assurer que ces volontaires reçoivent une reconnaissance pour leur service. La Médaille du sacrifice représente une reconnaissance officielle des contributions faites en dehors des structures militaires traditionnelles. Elle dit que leur service comptait, que leurs sacrifices ont compté, que leurs choix avaient un sens.
Février marquera cinq ans depuis le début de l’invasion russe. La guerre qui était supposée durer des semaines est devenue un conflit d’usure interminable. Les forces ukrainiennes continuent de défendre leur territoire pendant que des volontaires du monde entier joignent leurs rangs.
La contribution du Québec à cet effort reste largement invisible pour la plupart des résidents ici. On est ben plus susceptibles de discuter de politique provinciale ou de la dernière défaite du Canadien que de volontaires étrangers de nos propres communautés. La cérémonie de samedi a tiré ce rideau brièvement.
Les familles sont parties en portant des médailles et des souvenirs. Elles sont retournées dans des maisons où manquent les personnes qui devraient être là. Montréal a continué ses rythmes de fin de semaine autour d’elles, largement inconsciente de la cérémonie de reconnaissance qui se passait en leur sein.
Je suis parti en pensant à la distance entre le confort et la conviction. La plupart d’entre nous, moi y compris, regardons les guerres sur des écrans à distance sécuritaire. On exprime des opinions autour d’un café et on passe à autre chose. Ratelle, Roy-Sirois et Perrier ont choisi autrement. Ils ont fermé cette distance entre la croyance et l’action.
Leur service soulève des questions inconfortables sur l’obligation et le sacrifice. Qu’est-ce qu’on doit à des étrangers qui font face à la tyrannie? Quand est-ce que la conviction morale demande plus que des posts sur les médias sociaux et des dons de charité? Ces trois Québécois ont répondu à ces questions par leur présence sur des champs de bataille étrangers.
Montréal va se souvenir d’eux maintenant, au moins officiellement. Leurs noms se joignent à la longue histoire des Québécois qui ont servi dans des conflits loin de chez eux. Les médailles que leurs familles tiennent représentent un courage que la plupart d’entre nous n’auront jamais besoin de rassembler.