La communauté cubaine de Montréal réagit à la crise de panne de courant généralisée sur l’île

Amélie Leclerc
9 Min Read

L’odeur des bananes plantains frites embaume la cuisine du Cecilia alors qu’Alexy Dias Arcia travaille son quart habituel. Mais son esprit vagabonde loin de ce restaurant montréalais. Il pense à Cuba, où 11 millions de personnes sont plongées dans le noir. La dernière panne de courant a laissé sa terre natale sans électricité. Plusieurs foyers n’ont pas d’eau courante non plus.

« J’envoie de l’argent à certains membres de ma famille », dit Dias Arcia doucement. « Mais pendant que je cuisine ici, je n’arrête pas de penser que certains Cubains ont maintenant de la misère à trouver des ingrédients pour faire de la soupe. » Ses mots portent le poids de quelqu’un pris entre deux mondes. Un monde qui offre confort et stabilité. L’autre qui peine à fournir les nécessités de base.

Des drapeaux cubains ornent l’entrée du restaurant, accueillant chaque client qui franchit la porte. Ces petits bouts de tissu représentent plus qu’une simple décoration. Ils symbolisent un lien que la distance ne peut briser. Antonio Tang est assis tout près, sirotant un café corsé dans une tasse ornée d’une imagerie similaire. Il a passé des heures à essayer de joindre des amis au pays. Les lignes téléphoniques ne sont pas fiables, mais il persiste.

« On assiste à l’effondrement économique d’un pays qui se détériore, étape par étape, depuis 67 ans », explique Tang. Sa voix mêle frustration et inquiétude sincère. Il a quitté Cuba il y a des décennies, mais l’île fait toujours partie de son identité. La crise actuelle semble différente des épreuves précédentes. Cette fois-ci, il sent que quelque chose de fondamental est en train de changer.

Tang croit que l’embargo américain sur le pétrole a porté un coup fatal. La pénurie de carburant a paralysé les infrastructures électriques vieillissantes de Cuba. Le président Donald Trump a laissé entendre lundi qu’il pourrait avoir « l’honneur de prendre Cuba ». Il a affirmé pouvoir faire ce qu’il voulait avec le pays. Le secrétaire d’État Marco Rubio a réclamé un nouveau leadership sur l’île.

« Ils n’ont pas l’appui de la population, et c’est pour ça qu’ils sont finis », affirme Tang. « Ce n’est pas juste la pression extérieure, c’est la pression intérieure qui monte. » Il décrit des manifestants qui envahissent les rues. La combinaison de sanctions internationales et de frustration interne crée une situation explosive. Tang prédit qu’un changement de leadership pourrait survenir d’ici quelques jours ou semaines.

La communauté cubaine de Montréal suit ces développements avec un intérêt intense. La ville accueille des milliers d’immigrants cubains et leurs descendants. Ils maintiennent des liens solides avec la famille et les amis qui sont restés sur l’île. Chaque panne de courant déclenche une vague d’appels téléphoniques et de messages inquiets. Les gens d’ici se sentent impuissants alors que leurs proches endurent des difficultés à des milliers de kilomètres de distance.

« C’est vraiment chaotique en ce moment », poursuit Tang. « Le gouvernement cubain a complètement perdu le contrôle de l’économie. » Son évaluation reflète les conversations qui ont lieu dans les maisons et les restaurants des quartiers cubains de Montréal. La crise a déclenché des débats sur l’avenir de l’île. Certains espèrent un changement politique rapide. D’autres craignent l’instabilité qu’une transformation pourrait apporter.

Cuba a proposé d’ouvrir son économie aux investissements étrangers. Les autorités veulent que ceux qui vivent en exil investissent dans des entreprises au pays. Tang rejette cette mesure comme étant trop lente. « Ça ne réglera pas la crise immédiate », argumente-t-il. Le pays a besoin d’un soulagement immédiat, pas de plans de développement à long terme. Quand tes lumières ne fonctionnent pas et que tes robinets sont à sec, les promesses futures ne veulent pas dire grand-chose.

Tang réussit finalement à joindre une amie à La Havane après plusieurs tentatives. Elle répond de sa maison plongée dans le noir. Elle est sans électricité depuis plus d’une journée. L’eau courante a disparu à peu près en même temps. Cette panne n’est que la dernière d’une série interminable. Elle a appris à les accepter comme faisant partie de la vie normale.

Quand Tang lui demande comment elle passe le temps dans le noir, sa réponse lui fait mal. « J’attends juste un miracle », dit-elle. Ces sept mots capturent le désespoir que ressentent des millions de gens. Ils révèlent aussi la résilience qui aide les gens à endurer des circonstances impossibles. Qu’est-ce que tu peux faire d’autre quand les systèmes tombent en panne sans arrêt ?

Il s’agit de la troisième panne d’électricité à l’échelle de l’île en quatre mois. Les autorités cubaines admettent que le réseau électrique s’effrite. Elles avertissent qu’il pourrait flancher de nouveau à tout moment. L’infrastructure date de plusieurs décennies et manque d’entretien adéquat. Les pénuries de carburant rendent les réparations presque impossibles. Même quand le courant revient, tout le monde sait qu’un autre effondrement s’en vient.

De retour à Montréal, Dias Arcia continue à cuisiner. Le restaurant offre de la nourriture réconfortante à une communauté aux prises avec une anxiété collective. Chaque plantain qu’il fait frire, chaque plat qu’il prépare, le relie à son patrimoine. Mais cette connexion porte maintenant une prise de conscience douloureuse. Il a accès à des ingrédients que ses proches ne peuvent trouver. Il actionne des interrupteurs qui apportent de la lumière et du courant de façon fiable.

Le contraste entre sa réalité et la leur crée une drôle de culpabilité. Il s’est bâti une belle vie ici à Montréal. Son entreprise sert une cuisine cubaine authentique à des clients reconnaissants. Pourtant, le succès semble vide quand des membres de ta famille ont de la difficulté à faire une soupe de base. La distance entre Montréal et La Havane n’est pas juste géographique. Elle représente un écart de niveau de vie qui s’élargit chaque jour.

Tang termine son café et se prépare à faire d’autres appels. Rester connecté demande de la persistance et de la patience. Les réseaux téléphoniques à Cuba fonctionnent de façon sporadique même en temps normal. Pendant les pannes, la communication devient presque impossible. Mais il continue d’essayer parce que maintenir ces liens compte vraiment beaucoup.

La communauté cubaine de Montréal fait face à cette crise ensemble. Ses membres se rassemblent dans les restaurants et les maisons pour partager de l’information. Ils mettent leurs ressources en commun pour envoyer de l’argent et des fournitures sur l’île. Ils débattent des développements politiques et spéculent sur ce qui s’en vient. Par-dessus tout, ils attendent et s’inquiètent.

La situation à Cuba affecte des gens bien au-delà des côtes de l’île. Les diverses communautés immigrantes de Montréal comprennent cette vérité intimement. Quand ta terre natale souffre, tu souffres aussi, peu importe la distance. Les pannes plongent Cuba dans le noir. Mais leur impact se rend jusqu’aux cuisines bien éclairées de Montréal.

Dias Arcia retourne à son poêle, perdu dans ses pensées. Les plantains grésillent dans l’huile chaude. Dehors, Montréal continue son rythme normal. À l’intérieur du Cecilia, le temps bouge différemment. Chaque repas préparé, chaque conversation partagée, relie ce petit restaurant à une île en crise. Pour l’instant, tout ce qu’ils peuvent faire, c’est cuisiner, appeler et espérer des jours meilleurs.

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