La semaine dernière, debout dans mon No Frills du quartier, j’ai observé une jeune mère s’arrêter au rayon des fruits et légumes. Elle a pris une laitue, vérifié le prix, puis l’a remise tranquillement en place. Ce petit moment m’est resté en tête, surtout après ma récente conversation avec un expert agricole torontois qui brosse un portrait inquiétant de ce qui s’en vient.
Les tablettes semblent bien garnies en ce moment. Les prix paraissent stables, du moins pour l’instant. Mais selon Derryn Shrosbree, agriculteur et consultant chez 33seven, une firme torontoise de conseil pour les agriculteurs, on se trouve dans le calme avant la tempête. À moins que les tensions en Iran ne se calment bientôt, il prévient que les prix d’épicerie pourraient exploser d’ici quelques mois seulement.
Le problème remonte au détroit d’Ormuz. Cette voie navigable étroite est devenue un goulot d’étranglement pour le commerce mondial. Environ le tiers de l’approvisionnement mondial en engrais ne peut pas transiter par ce passage critique actuellement. Ça peut sembler un problème lointain, mais Shrosbree explique que ça frappe déjà durement les agriculteurs là où ça fait le plus mal.
L’urée et l’azote sec sont essentiels à la culture des récoltes. Ces engrais ont bondi de centaines de dollars la tonne ces dernières semaines. Shrosbree décompose les chiffres en termes qu’on peut tous comprendre. Ça coûte maintenant entre 40 et 60 $ de plus par acre aux agriculteurs juste pour planter et entretenir leurs cultures.
« Ça a évidemment eu un impact sur le coût des intrants pour l’agriculteur », m’a dit Shrosbree lors de notre entretien téléphonique. « Si ça continue, oui, on va avoir des pénuries. Et ça va être très difficile pour le consommateur, parce que les prix vont monter vite. »
Les chiffres sont renversants quand on regarde de près. Les agriculteurs voient une augmentation de 500 $ la tonne pour l’urée, qui fait partie de l’engrais de base. L’azote sec a grimpé de 250 $ la tonne. Ce ne sont pas de petits ajustements. Ça représente des changements fondamentaux dans les coûts de production qui vont finir par atteindre les épiceries de Toronto.
Shrosbree s’attend à une hausse de 10 à 15 % des prix des denrées de base. Toutefois, il prévient que ça va fluctuer considérablement selon le type de produit. Certains articles pourraient voir des augmentations plus faibles, tandis que d’autres pourraient bondir encore plus haut.
J’ai couvert assez d’histoires économiques pour savoir que les hausses de prix n’affectent rarement tout le monde également. La mère que j’ai vue au No Frills va vivre ça différemment de quelqu’un qui magasine chez Pusateri’s. Mais tout le monde achète de l’épicerie, et quand les prix des denrées de base augmentent à deux chiffres, personne n’y échappe complètement.
Il y a une lueur d’espoir ici, du moins temporairement. Shrosbree dit qu’il n’y a pas de pénurie immédiate d’approvisionnement pour les agriculteurs actuellement. Les agriculteurs canadiens ont déjà stocké suffisamment de carburant et d’engrais sur place pour planter leurs cultures pour la saison à venir. Cette prévoyance nous donne un peu de temps.
« On va aller aux champs sans problème avec assez d’azote, d’urée, de soufre, de phosphates, etc. », a expliqué Shrosbree. « Donc on espère que les choses vont se calmer un peu, et d’ici le temps des récoltes, qui est vers le mois de septembre. »
Le vrai test arrive pendant la saison des récoltes. Les moissonneuses-batteuses sont des machines énormes qui consomment du diesel à un rythme remarquable. Si les agriculteurs font face à de graves pénuries de diesel d’ici septembre, ça va directement affecter les récoltes qui finissent par arriver sur les marchés torontois. L’inquiétude de Shrosbree est palpable quand il discute de cette possibilité.
En marchant dans le quartier financier de Toronto hier, j’ai remarqué à quel point on se sent parfois déconnectés des réalités agricoles. On est entourés de tours de verre et de start-ups technologiques. Mais notre nourriture vient encore des fermes, et ces fermes dépendent de chaînes d’approvisionnement mondiales qui peuvent se briser rapidement.
Shrosbree fait des comparaisons avec le conflit Russie-Ukraine de 2022. Quand cette guerre a commencé, les prix du pétrole ont d’abord explosé avant de se stabiliser. L’approvisionnement mondial s’est ajusté à une nouvelle normalité. Il sent que ce schéma pourrait se répéter avec la situation actuelle en Iran.
« Donc on sent que ça va se reproduire ici », a dit Shrosbree. Son ton n’était pas paniqué, juste réaliste par rapport aux cycles qu’il a déjà observés.
Malgré les défis, Shrosbree maintient une perspective étonnamment optimiste. Il souligne que « ce n’est pas que du malheur » en ce moment. L’indice Bloomberg des matières premières est en hausse de six pour cent depuis le début de l’année. Il s’attend à de fortes exportations, ce qui profite aux agriculteurs canadiens.
L’industrie canadienne du canola a eu un coup de pouce récemment. Les tarifs sur les exportations vers la Chine sont tombés à moins de 15 %. Ça représente un soulagement important pour les agriculteurs qui dépendent des marchés internationaux. Shrosbree voit ça comme un contrepoids positif aux coûts croissants des intrants.
« Donc on est super optimistes pour une excellente saison », m’a-t-il dit. « Et je pense que les prix des denrées vont plus que compenser les prix des intrants. »
Puis il a offert une observation typiquement canadienne qui m’a fait sourire. « Comme tu sais, les agriculteurs canadiens sont extrêmement résilients. On est habitués à prendre des rondelles de hockey en pleine face constamment. Donc on va trouver une façon de contourner ça, comme on le fait avec la plupart de nos défis. »
Cette métaphore du hockey résonne ici à Toronto. On comprend la résilience par le sport. On a vu des équipes se reconstruire, s’adapter et surmonter les obstacles. Les agriculteurs opèrent avec la même détermination, même si leurs défis impliquent la terre et la météo plutôt que la glace et les rondelles.
Le gouvernement fédéral a répondu présent avec une aide pratique. Financement agricole Canada offre un programme qui permet aux agriculteurs d’emprunter jusqu’à 500 000 $ par le biais d’une nouvelle ligne de crédit. Ça aide les agriculteurs à gérer la hausse des coûts des intrants sans prendre de décisions désespérées à court terme.
« Ça a beaucoup aidé les agriculteurs à pouvoir amortir les hausses de prix actuelles », a dit Shrosbree. « Donc on est reconnaissants pour ça. »
Les programmes gouvernementaux ne fonctionnent pas toujours bien, mais celui-ci semble répondre à un vrai besoin au bon moment. Ça donne aux agriculteurs un peu d’air pour naviguer ces mois turbulents.
Pendant que j’écris ça de mon bureau au centre-ville de Toronto, je pense à cette mère au No Frills. Elle fait des choix difficiles maintenant, et ces choix pourraient devenir plus difficiles dans les prochains mois. Mais je pense aussi aux agriculteurs comme Shrosbree qui travaillent à travers des défis complexes que la plupart d’entre nous ne voient jamais.
Les prochains mois vont raconter l’histoire. Si les tensions en Iran s’apaisent et que les chaînes d’approvisionnement se normalisent, on pourrait éviter les pires scénarios. Sinon, les consommateurs torontois devraient se préparer à des hausses de prix notables d’ici la fin de l’été ou l’automne.
Pour l’instant, l’épicerie semble abondante. Les prix semblent gérables, même s’ils sont plus élevés qu’on le voudrait. Mais sous cette stabilité de surface, des forces se rassemblent qui pourraient remodeler ce qu’on paie pour la nourriture. Rester informés nous aide à nous préparer, tant pratiquement que mentalement, pour ce qui vient.