Ça fait presque vingt ans que je couvre l’actualité montréalaise, pis y’a une question qu’on me pose à chaque mois de mars sans faute. C’est quand au juste que le printemps arrive icitte?
La réponse officielle, c’est le 20 mars. La vraie réponse est pas mal plus compliquée.
Cette semaine, le calendrier nous annonçait l’arrivée du printemps. Pendant ce temps-là, Environnement Canada émettait un bulletin météo spécial pour notre ville. D’autre neige s’en venait. Des averses prévues pour plusieurs jours. J’ai regardé par ma fenêtre dans le Plateau pis j’ai ri.
N’importe qui qui a vécu plus qu’un hiver icitte sait qu’il faut pas se fier aux dates. Le printemps à Montréal arrive jamais à l’heure. Il débarque en retard, couvert de slush, en s’excusant dans les deux langues.
Ce qu’on a à la place, c’est une négociation interminable et salissante. L’hiver refuse de partir. La chaleur essaie d’emménager. Ils se chicanent pour le thermostat jusqu’en avril.
Fait que les Montréalais ont appris à surveiller d’autres signes. Les vrais. Ceux qu’on peut voir sur la rue Saint-Denis ou sentir proche du parc La Fontaine. Récemment, j’ai demandé à nos lecteurs c’est quoi pour eux la preuve que le printemps est vraiment arrivé dans notre ville. Leurs réponses étaient parfaites.
La réponse la plus populaire concernait les nids-de-poule. Plus précisément, le moment où ils apparaissent en force sur toutes les rues et tous les boulevards. Une conductrice m’a raconté qu’elle en avait frappé trois nouveaux juste pour se rendre au travail mardi passé. L’hiver cache les cratères sous la neige. Le printemps les révèle comme des mines antipersonnel.
Selon un reportage récent de CTV News, la ville reçoit des milliers de plaintes concernant les nids-de-poule à chaque printemps. Le cycle de gel et de dégel détruit le pavé. L’eau s’infiltre dans les fissures, gèle pendant la nuit, se dilate et brise la surface de la route. Fin mars, nos rues ont l’air d’avoir survécu à une petite guerre.
J’ai évité ces trous en vélo plus de fois que je peux compter. Tu développes un sixième sens après un bout.
Ensuite, y’a le phénomène des terrasses. Y’a toujours quelqu’un qui repère le premier brave qui mange dehors avec encore sa tuque pis son foulard. Il fait peut-être cinq degrés. Le vent pique peut-être encore. Mais le soleil est sorti, pis c’est assez.
« Les Montréalais commencent à manger sur les terrasses dès que ça frappe plus cinq », m’a écrit un lecteur. « Peu importe qu’on soit encore emmitouflés comme en janvier. »
J’ai vu ça moi-même la fin de semaine passée proche du marché Jean-Talon. Un couple assis dehors à un café, manteaux zipés jusqu’au menton, café qui fume devant eux. Ils avaient l’air ravis. C’est notre version de l’optimisme.
Le site web de Tourisme Montréal célèbre même la culture des terrasses comme une caractéristique distinctive de notre ville. Plus de 1 500 espaces de restauration extérieurs existent à travers Montréal. Quand ils commencent à se remplir malgré les températures frettes, tu sais que la saison est en train de changer.
La saison de la construction revient avec la même certitude. Les cônes orange réapparaissent comme s’ils étaient jamais partis. Parce qu’honnêtement, c’est presque vrai.
Plusieurs lecteurs ont mentionné ça comme leur indicateur personnel du printemps. « Des cônes orange à tous les coins de rue », a noté une personne. « La construction recommence », a écrit une autre.
Ça fait des années que je couvre les dossiers d’infrastructures. Le pattern change jamais. Le temps froid met pause aux travaux routiers. Le temps doux les recommence. En mai, la moitié de la ville est en détour.
Un rapport de la Ville de Montréal montre que les projets de construction reprennent généralement leurs opérations fin mars ou début avril. Le timing dépend des conditions du sol pis de la stabilité de la température. Une fois que les travaux commencent, ça continue jusqu’à ce que l’hiver force une autre pause.
Ce cycle-là frustre les automobilistes. Mais ça signale aussi que les journées plus chaudes s’en viennent pour vrai.
La nature fournit ses propres indices aussi. Les oiseaux reviennent de leur migration. Le benchmark d’un lecteur était hilarant de précision. « Les premières fientes d’oiseaux sur le char. Là, c’est parti. »
J’ai stationné en dessous d’un arbre proche de l’avenue du Mont-Royal la semaine passée. En dedans d’une heure, mon pare-brise me disait que le printemps était arrivé.
Le dégel des trottoirs apporte des découvertes moins charmantes. Tout ce que la neige a enfoui pendant des mois réapparaît soudainement. Les crottes de chiens gelées depuis février redeviennent visibles. Un commentateur les a appelées « les petits cadeaux de toutous fraîchement dégelés ».
En promenant le terrier de ma voisine hier, j’ai remarqué d’autres propriétaires qui avaient l’air gênés. L’hiver cache les preuves. Le printemps les expose.
Certains Montréalais regardent le fleuve Saint-Laurent au lieu du calendrier. Quand la glace commence à se briser le long de la rive, ils savent que la transition est réelle. J’ai marché le long du bord de l’eau dans le Vieux-Port il y a deux jours. De gros morceaux de glace flottaient encore. Mais l’eau libre était en train de gagner.
Selon Parcs Canada, les conditions de glace sur le Saint-Laurent se stabilisent généralement vers la mi-avril. Le fleuve gèle en hiver et dégèle graduellement quand les températures montent. Regarder ce processus-là se sent plus fiable que checker les apps météo.
Ensuite, y’a la saison des impôts. Un lecteur a blaqué qu’il sent le printemps arriver juste après avoir payé ses impôts. Les résidents du Québec remplissent des déclarations provinciales et fédérales. La date limite tombe habituellement fin avril. Survivre l’hiver pis la saison des impôts en même temps mérite d’être reconnu.
Peut-être que le signe le plus révélateur, c’est le comportement social. Après des mois à se pencher contre le vent pis à fixer les trottoirs glacés, les Montréalais recommencent à se regarder dans les yeux. On sourit aux étrangers. On dit bonjour sans qu’on nous le demande.
« Le monde est devenu content et friendly », a observé un lecteur. « Fait que le printemps doit être proche. »
J’ai remarqué ce changement-là moi-même récemment. À mon café habituel sur la rue Laurier, le barista a jasé plus longtemps que d’habitude. Les clients s’attardaient au lieu de se sauver. L’ambiance avait levé.
Le printemps à Montréal, c’est pas une question de ce que le calendrier dit. C’est une question de nids-de-poule pis de terrasses pis de cônes orange. C’est une question de fientes d’oiseaux pis de trottoirs qui dégèlent pis de glace du fleuve qui se brise.
C’est le moment où on arrête de se protéger pis qu’on recommence à lever la tête. C’est là que tu sais que la saison est vraiment arrivée.